Les Temps Modernes

Les Temps modernes marque la dernière apparition de Charlot, le Petit Homme qui avait apporté une gloire mondiale à Charles Chaplin, et qui reste le personnage de fiction le plus universellement reconnu de l’histoire.

Le monde que quitte le Vagabond est très différent de celui où il est né, deux décennies plus tôt, avant la Première Guerre mondiale. A cette époque, il partageait et symbolisait la souffrance de tous les déshérités d’un monde qui émergeait à peine du dix-neuvième siècle.

Avec Les Temps modernes, il affronte des épreuves entièrement différentes, à la suite de la Dépression en Amérique, où le chômage de masse a coïncidé avec les débuts de l’automatisation industrielle.

Chaplin est vivement préoccupé par les problèmes sociaux et économiques de ce nouvel âge. En 1931, il a quitté Hollywood pour faire un tour du monde en dix-huit mois.

En Europe, il a été troublé par la montée des nationalismes, par les effets sociaux de la crise, du chômage et de l’automatisation. Il a lu des livres de théorie économique, et élaboré sa propre solution économique. C’est un exercice intelligent dû à un utopiste et idéaliste, fondé sur une distribution plus équitable, non seulement des richesses, mais du travail. En 1931, il déclare à un journaliste : “Le chômage, voilà la question essentielle. Les machines devraient faire le bien de l’humanité, au lieu de provoquer tragédie et chômage.”

Dans Les Temps modernes, il transforme ses observations et ses inquiétudes en comédie.

Le Petit Homme est cette fois un être parmi les millions qui font face aux problèmes des années trente, pas très différents de ceux de notre époque : misère, chômage, grèves et briseurs de grèves, intolérance politique, inégalités économiques, tyrannie des machines. Après le carton initial — “Un récit sur l’industrie, l’initiative individuelle et la croisade de l’humanité à la recherche du bonheur” — Chaplin juxtapose ironiquement des moutons et des travailleurs sortant de l’usine. Lors de son apparition, Charlot est un ouvrier que son travail à la chaîne rend fou, et qui sert de cobaye pour une machine à nourrir les ouvriers pendant qu’ils travaillent.


Exceptionnellement, le Petit Homme n’est pas seul dans cette bataille avec le monde moderne. Revenant en Amérique, Chaplin avait connu l’actrice Paulette Goddard, qui devait rester pendant plusieurs années une compagne idéale dans sa vie privée. Elle a inspiré le personnage de la Gamine dans Les Temps modernes : une jeune fille dont le père a été tué pendant une grève, et qui s’allie à Charlot. Ce ne sont ni des rebelles, ni des victimes, mais, écrivait Chaplin, “les deux seuls esprits vivants dans un monde d’automates. Nous sommes des enfants sans aucun sens des responsabilités. Le reste de l’humanité est accablé par ses devoirs. Nous sommes libres en esprit.”

En un sens, ce sont des anarchistes. Ils se rencontrent dans un panier à salade où la fille a été jetée après avoir volé un pain, puis ils décident de vivre ensemble, en toute innocence.

Chaplin avait d’abord prévu une fin triste et sentimentale. Pendant que le Vagabond était hospitalisé à la suite d’une dépression nerveuse, la Gamine devenait nonne, et se séparait de lui pour toujours. Il a tourné cette fin, mais l’a ensuite abandonnée au profit d’un final plus positif. Le titre dit : “Nous nous débrouillerons”, et le couple, bras dessus bras dessous, s’éloigne le long de la route, vers l’horizon.

Lors de la sortie des Temps modernes, le cinéma parlant s’était imposé depuis presque dix ans. Jusque-là, Chaplin s’était refusé au dialogue, sachant que l’impact universel de son style comique tenait à la pantomime muette. Mais cette fois, il alla jusqu’à préparer un dialogue et fit même des essais d’enregistrement. En fin de compte, il se ravisa et, comme dans Les Lumières de la ville, il n’utilise ici que la musique et les effets sonores.

Pourtant, on entend sa voix à un moment unique. Engagé comme garçon chantant, il doit remplacer le ténor romantique. Il écrit les paroles sur ses manchettes, mais celles-ci s’envolent à son premier geste, et il est obligé d’improviser la chanson dans un merveilleux charabia international.

On avait déjà entendu la voix de Chaplin à la radio et dans au moins une actualité filmée, mais c’est la première et seule fois que le monde a entendu parler le personnage de Charlot.

En dehors de ces hésitations à propos du son et de la fin, le tournage est harmonieux et, pour un film de Chaplin, relativement rapide.

Comme pour Les Lumières de la ville, il compose la musique lui-même et donne du fil à retordre à ses arrangeurs et chefs d’orchestre… au point que le célèbre compositeur hollywoodien Alfred Newman quitte le film et doit être remplacé.

Les Temps modernes a été la victime d’une étrange accusation de plagiat. La compagnie germano-française Tobis prétendit que Chaplin avait volé des idées et des scènes d’un autre grand film sur le monde industriel moderne, A nous la liberté, de René Clair. Les arguments étaient faibles, et René Clair, grand admirateur de Chaplin, se trouva très gêné par cette affaire. Mais Tobis insista, allant jusqu’à reprendre ses revendications en 1947, après la guerre. Cette fois, le studio Chaplin accepta de payer une somme modeste pour se débarrasser du problème. Pour Chaplin et ses avocats, l’obstination de la firme, majoritairement allemande, visait à tirer vengeance du message antinazi du Dictateur.

Heureusement pour nous, Tobis n’obtint pas la destruction du film de Chaplin, qu’elle demandait à l’origine. Les Temps modernes reste aujourd’hui un commentaire sur la survie de l’homme dans le contexte industriel, économique et social du vingtième siècle. Son message humain reste valable pour le vingt-et-unième siècle.

©2004 MK2 SA & David Robinson(Traduction B. Eisenschitz)