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Extraits d’un projet d’article : "Hollywood Chaplin"

Par Henry Gris, correspondant de United Press, présent sur le tournage des Feux de la rampe en 1952

Chaplin en costume sur le plateau des Feux de la rampe
Chaplin en costume sur le plateau des Feux de la rampe

Chaplin est réveillé par une musique. Cette musique est en lui. Il pense alors qu’il ne pourra jamais donner naissance à quelque chose de plus beau. La mélodie qui manque pour la finale ! L’épouvantable possibilité de l’oublier avant qu’elle ne soit enregistrée sur la machine dans la véranda lui donne des sueurs froides.

Tout en fredonnant sans cesse il enfile sa robe de chambre, et descend sur la pointe des pieds pour se rendre à la machine à côté du Steinway. Il l’allume. Les bandes magnétiques tournent, il chante sa mélodie dans le micro : “La-Di-Di –Di –Di…” Ses mains maladroites sur le clavier trouvent également la mélodie, et la retiennent. Il joue un petit quart d’heure, et enfin satisfait d’avoir préservé la mélodie pour la postérité, retourne à sa chambre, essayant de ne pas réveiller la maison entière. […]

Un jour, au travail sur la musique pour une des scènes-clé avec l’arrangeur Ray Rasch, qui transcrivait les fredonnements d’un Chaplin exprimant aussi bien qu’il le pouvait la mélodie qui se faisait entendre dans sa tête, Rasch faisait toutes les contorsions possibles dans des tentatives de reproduire au clavier les instruments voulus par Chaplin. « Maintenant le cor d’harmonie, » commanda-t-il. « Où sont les cors d’harmonie ? » Peu de temps après : « Et le contre chant, où est-il ? » Quand il cria en tapant des pieds « Où est la harpe ? » Rasch s’arrêta de jouer, le regarda, et dit, « Il n’y a pas de harpe ici, ce n’est qu’un piano. » Chaplin frémit, maltraité par la réalité cruelle qui n’admettait pas qu’un piano soit autre chose, et ferma les yeux comme s’il avait reçu une gifle. […]

Avec le pianiste et arrangeur Ray Rasch
Avec le pianiste et arrangeur Ray Rasch

Chaplin écrit tous ces dialogues, comme il réalise le tout autour de ses films, mais il ne sait pas écrire la musique. […] Si seulement il pouvait aussi maitriser cela, et combler le seul manque dans le génie chaplinien. « C’est dommage, » dit Rasch, « car il ressent la musique très profondément. J’ai essayé de lui apprendre, j’ai proposé qu’il utilise le clavier entier, je lui ai montré la simplicité de la gamme. Je lui répète qu’il est tout à fait capable de le maitriser cela. […] Il écoute. Mais ensuite il dit, « Ray, je ne peux pas. Tu veux que je mécanise mes pensées. C’est tout à fait impossible ! » […]

Pour Rasch, le génie musical de Chaplin est le fruit d’un anticonformisme structuré associé à un sens inné d’authenticité. “D’abord tu te dis qu’il se trompe musicalement, mais il insiste que c’est faisable, et finalement tu trouves une façon de le faire, et tu réalises qu’il a raison. Ce qu’il entend sans le savoir c’est ce qu’un Stravinsky a introduit dans la musique moderne, délibérément pour l’effet - des tempi mélangés, par exemple. Il ne le sait pas, il le ressent tout simplement - c’est fabuleux. »

Pour Rasch le génie de Chaplin est très proche de son écoute intérieure, de sa façon d’entendre le monde, les yeux fermés.

De gauche à droite: Keith Williams (chef d'orchestre pour Les Feux de la Rampe), Ray Rasch (arrangeur musical) et Chaplin
De gauche à droite: Keith Williams (chef d'orchestre pour Les Feux de la Rampe), Ray Rasch (arrangeur musical) et Chaplin


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